Bianca Truneanu, bricoleuse, sors de la coque en métal d'une fusée dans l'atelier de Suborbitals.

Des bricoleurs
dans l'espace

A Copenhague, des bricoleurs participent à un projet fou: les Suborbitals veulent placer quelqu'un à bord d'une fusée qu'ils construisent eux-mêmes et qui sera mise en orbite avant de redescendre sur Terre. Nous leur avons rendu visite dans leur halle d'ateliers

Texte: Reinhard Keck | Photos: Patrick Ohligschlaeger

Tous ressentent un mélange de joie, d’excitation et de soulagement. Les moteurs de Nexø II ont démarré. La fusée s’élève tout droit et laisse un trait de fumée blanche avant de disparaître dans les nuages. Quoi de plus beau que de lancer une fusée dans l’espace? Pour Bianca Turneanu, c’est un moment unique. «C’est tout simplement extraordinaire», nous dit-elle. Elle sourit et renifle.

Bianca, 27 ans, se rappelle très bien du 4 août 2018, une journée remplie d’émotions, puisque c’est la date à laquelle des Copenhagen Suborbitals ont lancé la fusée Nexø II afin de la tester depuis une plateforme flottante située devant l’île de Bornholm, dans la mer Baltique. Les Copenhagen Suborbitals, ce sont 50 bricoleurs qui forment une équipe d’ingénieurs en aérospatiale amateurs. Cette journée-là, ils ont connu leur lancement le plus réussi. Et Bianca n’a pas été la seule à avoir les larmes aux yeux.

Leur objectif? Amener une personne dans l’espace puis la ramener en toute sécurité, et ce dans les dix prochaines années. Avec une fusée et une capsule spatiale construite par eux. Ils suivent le même principe que celui de la NASA: «Nous faisons cela, non pas parce que c’est facile, mais justement parce que c’est difficile.» Ce sont les mots prononcés par John F. Kennedy en 1961 lorsqu’il a annoncé qu’un Américain irait sur la lune. Et c’est exactement ce qui motive Bianca et ses collaborateurs.

Un vieux modèle de fusée est construit devant la halle d'ateliers des Suborbitals, à proximité du port de Copenhague. Dans la halle juste derrière, les Copenhagen Suborbitals s'affairent pour réaliser leur rêve.
Dans cette halle de Copenhague, les Suborbitals s'affairent pour réaliser leur rêve

Par un froid dimanche d’hiver, Bianca porte une combinaison de travail isolante et travaille dans un entrepôt du port de Copenhague, une pince poinçonneuse à la main. Dans l’atelier des Suborbitals – un ancien chantier naval – de vieux moteurs, des moniteurs d’ordinateurs, des câbles, des outils, de la ferraille et du bric-à-brac s’entassent à côté des établis. Le froid s’infiltre partout et se fait ressentir par la dizaine de bricoleurs qui percent, vissent, poncent et soudent en ce dimanche hivernal.

J'ai acquis plus d'expérience pratique ici que durant mes études universitaires»

Bianca Turneanu
Bianca Turneanu, bricoleuse, est assise dans la coque en métal de la fusée spatiale, dans l'atelier des Copenhagen Suborbitals.
La spécialiste des circuits

Bianca Turneanu s’est jointe aux Suborbitals il y a deux ans, car elle voulait absolument participer à cette folle mission. La technicienne d’origine roumaine a étudié la robotique. Elle est en train de faire un doctorat.

Seul un petit chauffage, et les souvenirs du lancement de l’été dernier, apportent un peu de chaleur. Nexø II s’est élevée à 6500 mètres d’altitude. La fusée aurait dû atteindre 8000 mètres mais, au moins. elle est revenue intacte sur Terre. Le parachute s’est déclenché comme prévu, et elle a amerri doucement. Si une personne l’avait occupée, elle n’aurait pas eu une égratignure… enfin presque aucune.

«Nous savons maintenant que la mission spatiale est possible d’un point de vue technique», déclare Bianca, qui développe une technologie de réseau grâce à laquelle le comportement de la fusée lors du lancement peut être analysé depuis la salle de contrôle. Au lieu de passer le week-end à se détendre au chaud, elle soude les supports en métal qui seront ensuite intégrés à la nouvelle rampe de lancement. Elle s’investit partout, pas seulement dans les étapes qui font appel à de l’informatique ou à des techniques de pointe.

«J’ai acquis plus d’expérience pratique ici que durant mes études universitaires», nous explique Bianca Turneanu. En outre, son engagement lui apporte de la reconnaissance. «Mon professeur trouve super que je développe des solutions techniques durant mes temps libres.»

Et ce n’est pas les problèmes qui manquent. En effet, des milliers de composantes doivent être développées: réacteurs, pompes à carburant, systèmes de gestion de vol… La construction de la fusée fait appel à des technologies complexes et demande un gros travail de recherche. La production d’un réservoir qui peut fonctionner avec de l’oxygène liquide et de l’éthanol nécessite à elle seule de nombreuses heures de travail.

Les Suborbitals travaillent maintenant au successeur de Nexø II, une fusée de 13 mètres de haut qui pèse 5000 kg et se nomme Spica. Elle abritera une capsule spatiale, dans laquelle une personne pourra s’y installer.

Ici, dans la hall d'ateliers des Copenhagen Suborbitals, à Copenhague, des appareils et une capsule spatiale utilisée lors d'un essai précédent sont entreposés.
Une capsule d'essai rangée dans l'entrepôt de l'atelier
Thomas Pedersen, chef des Suborbitals, scie avec un découpeur plasma des plaques d'acier destinées à la coque externe de la fusée.
Le professeur

Thomas Pedersen aime bien utiliser son découpeur plasma le weekend. La semaine, il est pro­fesseur en technique des salles blanches et il enseig­ne à ses étudiants com­ment éliminer les particules fines qui se trouvent dans l’air. Il est également prési­dent de l’association des Suborbitals.

Les étincelles jaillissent autour de Bianca. Thomas Pedersen est le chef des Suborbitals. Aujourd’hui, il scie avec un découpeur plasma des plaques d’acier destinées à la coque externe de la fusée.

Il s’installe ensuite dans la salle de repos et déguste un sandwich à la charcuterie tout en s’entretenant avec nous. «Si des milliardaires comme Richard Branson ou Elon Musk nous donnaient quelques millions, nous pourrions avancer bien plus vite.» Mais ce n’est pas le cas, et ils n’en sont pas malheureux pour autant. En effet, ils ont environ un millier de donateurs dans le monde, qui investissent jusqu’à 20 euros par mois dans le projet.

En effet, la créativité ne s’achète pas. Selon Uffe Ravn, 51 ans, vendeur dans un magasin d’électronique et responsable de la transmission radio et de l’électronique chez les Suborbitals, Ils apprennent tous les uns des autres. Ce sont des personnes talentueuses pleines d’idées folles.

Par exemple, l’ordinateur qui actionne la fusée Nexo a été construit à partir d’un terminal de caisse provenant d’une filiale Burger King et démonté. Le système de régulation de la pression se compose d’entonnoirs utilisés en plongée, et les valves des modèles de fusées précédents étaient dotées de câbles de frein d’une voiture mise à la casse. Un sèche-cheveux du commerce les maintenait au chaud.

La plupart des six fusées d’essai lancées ces dix dernières années se sont brisées durant l’opération. Mais ces échecs ont fait avancer la mission. Les composantes et la technologie de chaque prototype ont été améliorées.

Des techniciens de la NASA viennent même de temps en temps rendre visite aux Suborbitals, parce qu’ils veulent voir ce projet fou de leurs propres yeux. Les Suborbitals ont également organisé un atelier destiné à des étudiants en ingénierie de Singapour. Cette année, les bricoleurs présenteront leur modèle de fusée durant le légendaire Paris Air Show.

Copenhagen Suborbitals existe depuis 2008. Si l’équipe fondatrice a quitté le projet depuis longtemps, de plus en plus de bricoleurs se joignent à la mission parce qu’ils trouvent l’idée formidable. C’est aussi le cas de Sophie, 31 ans, experte en informatique. Membre de Mensa, une organisation internationale réservée aux personnes surdouées (tous les membres ont un QI supérieur à 130), elle a organisé une visite dans les locaux de Copenhagen Suborbitals. Elle s’est immédiatement rendu compte qu’elle voulait intégrer le projet. Elle crée à présent des modèles informatiques qui contribuent à l’évaluation des tests de matériel.

Chaque Suborbital investit environ 30 heures par semaine au projet, ce qui ne s’accorde pas toujours avec leur vie familiale. Mads Stenfatt a toutefois la chance de pouvoir travailler depuis chez lui, sur sa machine à coudre.

Ce banquier de 40 ans nous montre la parachute qui a amorti la descente de Nexø II. Il pourrait bientôt en utiliser un lui-même. En effet, Mads veut participer à l’histoire des missions spatiales. C’est le plus prometteur des trois candidats qui souhaitent monter dans la fusée et être envoyés dans l’espace. Il a l’avantage de ne pas être très grand et de pouvoir se faufiler dans l’étroite capsule. Et, plus important encore, il sait sauter en parachute.

Tout petit déjà, je voulais être astronaute»

Mads Stenfatt
Mads Stenfatt, banquier, dans l'atelier de Copenhagen Suborbitals. C'est le plus prometteur des trois candidats qui souhaitent monter dans la fusée et être envoyés dans l'espace. Il se charge de coudre les parachutes de freinage de la fusée.
Le parachutiste

Il y a quelques années, Mads Stenfatt, banquier, a perdu un pari au terme d’une longue tournée des bars et a dû participer à un cours de parachutisme. Il a donc de bonnes chances d’être celui qui ira dans l’espace.

Mads est un homme sympathique, trapu, au regard intelligent. Il se charge à présent de coudre les parachutes de freinage de la fusée,

qui sont censés ramener la fusée et la capsule spatiale (et peut-être Mads lui-même) sains est saufs sur Terre après leur séjour dans l’espace. Il doit lui aussi improviser. En cherchant des matériaux solides et ignifuges, il est tombé sur un nylon qu’on utilise aussi pour fabriquer des combinaisons de ski pour enfants. Il travaille sur un système de flotteurs autogonflants qui seront intégrés à la fusée afin qu’elle (et lui aussi, peut-être) ne coule pas après son atterrissage dans la Baltique.

Le rêve d’une navigation spatiale habitée est vraiment chouette, amusant et romantique. Mais soyons honnête, Mads… Ne doit-on pas être un peu fou pour a) monter volontairement à bord d’une navette spatiale faite de ferraille lancée dans l’espace et b) se mettre dans une situation où sa vie dépend de la solidité de combinaisons de ski pour enfants?

«Tout petit déjà, je voulais être astronaute», explique Mads Stenfatt, des étoiles plein les yeux. Il nous l’affirme: une telle mission serait «révolutionnaire», «unique» et «historique». Il se sentirait comme «Christophe Colomb» lorsqu’il a découvert le Nouveau-Monde.

Si la mission est réussie, le Danemark serait le quatrième pays après la Russie, les Etats-Unis et la Chine à avoir envoyé un être humain dans l’espace avec sa propre technologie. Et ce, grâce à quelques dizaines de bricoleurs amateurs. Quelle histoire incroyable!

La fusée Spica sera testée pour la première fois l’été prochain. Mads ajoute: «Nous en ferons plusieurs autres, car nous voulons être certains de notre coup. Mais une chose est sûre: la question n’est plus de savoir si nous irons dans l’espace, mais quand nous le ferons.»

Les débris d'une fusée détruite lors d'un essai
Un atterrissage brutal: la majorité des fusées testées n'ont pas survécu aux chocs

La femme s’amuse du rêve de son mari, du moins pour l’instant. «Elle me dit que je dois encore perdre quelques kilos pour pouvoir entrer dans la capsule», nous explique-t-il en riant.

Mais cela ne devrait pas mettre le plan de Mads et de ses compères en péril. Il a encore quelques années pour s’affiner.

Viser les étoiles

Tu veux savoir si les Copenhagen Suborbitals réussiront à envoyer un homme dans l’espace? Suis-les ici.

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